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Armoiries de Tamié

Tamié et les Florimontains
1922-1925

D'après: Histoire d’une sainte maison et de quelques montagnes - Par Bernard Ferrand - Grenoble, 1938

Nous sommes en 1924.

Joyeuse, une colonie yonnaise montait de Chapareillan (en Isère) pour la troisième fois, vers l'Abbaye de Tamié où l'amitié attirait le directeur.

Le temps était très beau ce soir-là. Par derrière les arêtes rocheuses de la Sambuy, le soleil brisait ses rayons rejaillissant dans le col, tandis que le sommet chauve de la Belle-Étoile s'illuminait encore, au-dessus de l'ombre grandie dans la forêt de sapins du Bois-Traînant. Une légère vapeur bleue montait du vallon avec la fraîcheur du soir. Les sonnailles de troupeaux gardés par les chiens rapides, - les chiens de la Ramaz, - l'appel des bergers troublaient seuls, avec l'eau du torrent, la solitude profonde.

Au pied du contrefort sombre de Tête-Noire, le monastère brisait par intervalle le silence, par le battement de ses cloches argentines annonçant la prière, le travail ou le repos.

À cette date, Tamié n'avait pour la diriger qu'un supérieur qui devait être élu plus tard abbé. Son sourire nous accueillit dans l'encadrement de la porte.

- « Comme tous les ans, « Martignon » vous est ouverte. » Martignon, c'était la vieille grange, au toit de chaume, que nous connaissions bien. Le chemin qui mène du monastère à la route et l'entoure ; infatigable, l'eau si fraîche de la source où nous venions de boire, berce la vieille maison. Que le foin était bon pour dormir dans la vieille grange aux pignons ajourés de planches de sapin, et qu'il faisait bon rêver là-dedans ! On y rêva certes.

Un groupe de jeunes gens de l'Yonne, cadre d'une future colonie espérée, y rêva !... Ils y rêvèrent d'une oeuvre qui serait la soeur de celle qui les avait si largement accueillis. Ils y rêvèrent ; puis, tard, dans le bruissement du foin frais coupé, ils s'endormirent.

Au milieu de la nuit, le vent changea. « Les étoiles étaient trop près hier soir, les montagnes trop proches aussi ». Quand le ciel est si transparent, ce n'est pas bon signe en montagne. La porte de la grange, mal fermée, se mit à battre et à rire de tous ses gonds rouillés ; le lendemain fut déplorable. Les nuées couraient vite, venant du Midi, s'engouffrant dans le col, cachant les sommets. La pluie tomba.

Au sortir de la Messe, le supérieur, dom Alexis, jugeant trop étroite - nous étions une bonne quarantaine - la grange Martignon, nous ouvrit, toutes grandes, les portes du Moulin.

Un projet de colonie avait déjà était ébauché auparavant au château de Chignin, à la Chapelle Saint-Anthelme, en face de Myans, dans la vallée de Chambéry.

Nos jeunes gens entrèrent dans le « Vieux Moulin ». C'était une fortune pour ces jours de pluie : ce serait, qui sait, une trouvaille pour l'avenir. La question fut donc posée au Père Supérieur :
- « Que faites-vous de ce moulin ? »
- « Rien, absolument rien...' depuis 1880 ! »
- « Y accepteriez-vous une colonie de vacances ?
- « Volontiers ».
Et ce fut fait.

L'année suivante, 27 colons, venus de l'Yonne, ranimèrent ces vieux murs, ces vieilles poutres, à une vie nouvelle et inattendue. Ce fut, certes, l'année « héroïque », l'année des lampes à pétrole, du pain monté par le laitier de Verrens, l'année du ravitaillement en motocyclette, l'année où les colons trop lourds passaient à travers les mauvaises planches !

Mais ce fut, aussi, l'année de la Première Messe ; ce fut l'année où l'on peina, mais que regrettent encore ceux qui l'ont vécue intensément.

L'oeuvre grandit magnifiquement et le Vieux Moulin, que garde saint Bernard, vit chaque année le nombre de ses habitants s'accroître. J'en veux pour témoins les trois chapelles successives que nous y avons aménagées.

L'oeuvre dut faire face à un grand nombre de demandes et comme un de ses principes était d'utiliser les courses en haute montagne pour former à la discipline ses jeunes garçons, les plus petits, de plus en plus nombreux, devenaient... encombrants. On décida de créer une maison pour eux. À quelques mètres du Moulin St-Bernard, une vieille bâtisse, transformée en écurie, avait autrefois servi de moulin, elle aussi. Ce moulin, avec sa grande roue antique que faisait tournait le ruisseau, cette écurie, cette étable, auraient leur Noël. La maison fut entièrement aménagée une première fois. Il fallait quelque chose de maternel pour ces tout-petits : des « cheftaines » dirigeraient la petite bande joyeuse et la maison serait mise sous la protection de sainte Humbeline, soeur de saint Bernard. Les moulins, frère et soeur, seraient gardés par le frère et la soeur.

Puis, vint l'idée d'étendre l'influence de l'oeuvre aux familles, de procurer aux jeunes gens qui ne peuvent suivre le règlement de la colonie, le bienfait du séjour en montagne, qu'ils soient fortunés ou non. Alors, la vieille grange Martignon d'où était partie la réalisation du rêve sacrifia son capuchon de chaume.

Avec le puissant appui de dom Alexis et celui, non moins clairvoyant, de Monseigneur Feltin, la grande oeuvre fut entreprise. Nos amis Pavillet et Alciato eurent vite raison de la maçonnerie et de la menuiserie, et déjà on savait comment Martignon relevée se nommerait. On l'appellerait Sainte-Aleth, parce que c'est sous le chaume de la vieille grange, entre ses vieux murs, que le rêve du Moulin avait pris corps ; une autre sainte Aleth était la mère d'un autre saint Bernard et d'une autre sainte Humbeline.

Et puis pour y recevoir des mères, ne fallait-il pas leur faire vivre les heures de repos passées là-haut sous le signe d'une sainte mère ? Et voilà comment au Col de Tamié, des murs en retraite ont repris une vie insoupçonnée. Le Moulin Saint Bernard tourne sans relâche pour les âmes, l'étable de Sainte-Humbeline a chaque année ses Noëls joyeux, tandis que la vieille grange Martignon, devenue Sainte-Aleth, se réjouit des moissons et des fruits mûris sous son toit.

Au carrefour du « chemin de la joie », qui monte du Moulin Saint-Bernard et de Sainte-Humbeline et du « chemin de la paix » qui descend du vieux Monastère où prient les moines, Sainte-Aleth est la halte reposante dans le désert. Grâce à elle des yeux d'enfants menacés ne se ferment pas parce que le bon air les sauve, grâce à elle aussi des yeux fermés à la vie spirituelle s'ouvrent et des yeux scellés par les larmes retrouvent le courage et la force de se rouvrir sur la vie...

Oh ! Qu'il est bon, le soir lorsque le col est plein d'étoiles, d'errer un peu dans la combe bénie, en plein mois d'août. À l'heure où tout sommeille, où seulement devant l'autel, palpitant comme un coeur la lampe du sanctuaire marque le chemin, plus haut que les montagnes, plus haut que les étoiles, on croît voir descendre, par un chemin lumineux : Aleth, Bernard, Humbeline, la mère et ses deux enfants; puis on dirait que leurs ombres s'arrêtent d'abord, pour bénir, au pied du Moulin, puis sur le chemin, près de « l'étable » qui semble se recueillir sous la main d'Humbeline et plus haut encore vers la belle maison de Sainte-Aleth, tandis que le clocher du monastère égrène, à quelques pas de là, les heures apaisantes de la nuit.


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 abbé bernard ferrand et dom alexis presse



 
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