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L’écoute mutuelle, facteur de croissance communautaire


Dimanche 18 septembre 2005


Je crois que l’écoute mutuelle est une dimension essentielle de la vie d’une communauté, de sa jeunesse, de sa croissance. Plutôt que de parler de dialogue communautaire je préfère insister sur l’autre aspect qui est l’écoute. C’est évidemment la même réalité mais le mot dialogue paraît souligner davantage la parole, alors que l’essentiel du dialogue est précisément l’écoute. Sans une écoute profonde les uns des autres, il n’y a pas de vrai dialogue mais simple juxtaposition de monologues. J’ai été stimulé et éclairé dans ma réflexion par la deuxième partie de l’article de Mère Rosaria "La communauté sujet d’évangélisation", (in Collectanea, 2005/2 p. 112-120)

Elle débute cette seconde partie de sa présentation en citant un beau passage de notre Charte de la formation :
Dialogues et échanges communautaires, formes diverses de partage d'Évangile et d'entraide fraternelle peuvent être d'importants moyens de formation pour la communauté. Grâce à eux, les membres de la communauté apprennent l'écoute mutuelle, se confrontent à des points de vue différents et sont encouragés à développer leur capacité d'expression. Ils s'y forment au courage, en faisant face aux problèmes et à la patience, par la lenteur des cheminements communautaires. Ils apprennent à mieux se connaître et sont plus disposés au pardon lors de conflits inévitables. Tout ceci crée un climat de confiance mutuelle qui permet l'entraide fraternelle, laquelle peut alors favoriser la conversion de vie (n° 13).

Il y a plusieurs termes dans ce texte qui méritent d’être soulignés : se forment au courage, à la patience par la lenteur des cheminements communautaires, nous en faisons tous l’expérience. Plus important encore est le fait de mieux se connaître et par là d’être plus disposés au pardon. Je repense encore à la phrase habituelle de Mgr Ancel par laquelle il répondait à une critique sur quelqu’un : "Il gagne à être connu". Mieux se connaître nous dispose à la compréhension et donc au pardon. Mais pour cela il est indispensable de se parler et surtout de s’écouter. Enfin cette attitude favorise la conversion de vie, c’est pour cela que l’écoute est facteur de croissance pour la communauté. Il ne peut y avoir de véritable croissance que si chacun accepte de changer, de se convertir.

Ensuite Mère Rosaria nous invite à relire notre tradition et en particulier le récit de la fondation de Cîteaux dans le Petit Exorde. Nous connaissons par cœur ces textes mais peut-être pas encore suffisamment avec le cœur.
Quand ils étaient encore à Molesme, ces frères ont parlé entre eux, assez souvent, avec l'aide de Dieu. Ils se sont dit : « Nous ne suivons pas la Règle du bienheureux père Benoît, le Père des moines". Ils le regrettent et s'en attristent.
Au chapitre de Tamié
[…] Ils échangent entre eux sur ce qui leur fendait le coeur à chacun et tous ensemble se demandent comment accomplir ce verset : « J'acquitterai envers toi la promesse de mes lèvres ». Pourquoi tergiverser davantage ? Vingt-et-un moines sortis avec le Père du monastère, Robert, sur une décision commune, s'efforcent de réaliser d'un commun accord ce qu'ils ont conçu dans un même esprit [1].

Mère Rosaria déduit que Cîteaux est donc né comme l'expression d'un dialogue, compris comme instrument de l'Esprit Saint et de la volonté commune conçue ici : communion de jugement, de projets et d'intentions. C'est ici et seulement ici qu'a pu prendre naissance la rigueur et la vigueur ascétique de ces premiers pères, qui ont enduré tant de privations. Non pas dans l'attachement de chacun à son idée personnelle, maintenue de façon pointilleuse, mais dans la foi commune, suggérée à tous par l'Esprit Saint et dans l'amour de chacun pour le projet commun.

Le texte du Petit Exorde demeure d’une grande actualité pour nous situer face aux aspirations de l’Église et du monde d’aujourd’hui. Toutes les communautés, comme d’ailleurs chaque individu, se demandent souvent quelle est la volonté de Dieu et on attend parfois passivement que cette volonté de Dieu se manifeste. Or, elle se manifeste avant tout dans nos décisions, nos initiatives, mais des décisions et des initiatives prises en toute liberté et pour cela dans l’écoute de ce que dit l’Esprit aux Églises, par mes frères, par les hôtes parfois, par différentes voix d’église, le cri des pauvres, les événements, un appel intérieur…

Il n’est pas toujours facile de faire la différence entre une conviction personnelle qui provient d’une vocation particulière, je pense à Charles de Foucauld, et l’attachement à une idée personnelle. La conviction profonde qui est appel de Dieu doit toujours s’accompagner de liberté intérieure et donc de soumission, alors que l’attachement à une idée personnelle se manifeste par des attitudes qui souvent s’éloignent de la vérité et qui cherchent à faire aboutir cette idée envers et contre tout.

On peut aussi se demander s’il faut toujours exiger l’unanimité pour avoir la certitude de la volonté de Dieu. Certaines institutions exigent cette unanimité avant de prendre la décision. Personnellement je préfère la pratique de notre Ordre d’exiger une certaine majorité, parfois celle des deux tiers. L’unanimité doit alors se réaliser après la décision commune. C’est trop demander, me semble-t-il, d’obliger chacun à se rallier à l’opinion des autres avant la décision commune. Même au Concile le dernier vote de chaque document a toujours recueilli quelques non ; mais le non n’est plus légitime une fois que le document est promulgué. Car "l’Esprit Saint et nous-mêmes nous avons en effet décidé…" (Ac 15, 28).

Après avoir cité notre Ratio et le Petit Exorde, Mère Rosaria cite un document romain récent, l’Instruction sur la Vie religieuse : Repartir du Christ, publiée cinq ans après Vita consecrata. Il y est dit :

"Les défis les plus exigeants que la formation doit affronter sont issus des valeurs qui dominent la culture mondialisée de notre époque. L'annonce chrétienne de la vie comme vocation [...] doit faire face à des conceptions et à des projets dominés par des cultures et des histoires sociales extrêmement variées. Le risque existe que les choix subjectifs, les projets individuels et les orientations locales l'emportent sur la règle, le style de vie communautaire et le projet apostolique de l'Institut. Il est nécessaire de mettre en oeuvre un dialogue formateur, en mesure d'accueillir les caractéristiques humaines, sociales et spirituelles dont chacun est le détenteur, de discerner les limites humaines de celles-ci, qui demandent à être surmontées, ainsi que les invitations de l'Esprit, qui peuvent renouveler la vie de chaque individu et de l'Institut. ([…] La formation devra éduquer au dialogue communautaire dans la cordialité et la charité du Christ, en enseignant à accueillir les différences comme une richesse et à assimiler les diverses façons de voir et de sentir. Ainsi, la recherche constante de l'unité dans la charité deviendra une école de communion pour les communautés chrétiennes et une proposition de coexistence fraternelle entre les peuples [2].

Mère Rosaria déduit de ce dialogue quelques conséquences pour la formation "Il nous faudra être très attentifs à la formation du jugement, de l'intelligence et de l'esprit. Désormais, cette formation ne pourra plus venir de la seule conformité aux bons usages et du silence vécu comme un espace où laisser résonner la Parole de Dieu, comme cela était le cas pour les générations qui nous ont précédés. Une confrontation est nécessaire : parler, s'exprimer pour identifier la valeur des paroles, discerner ce qui est bon et vrai de ce qui ne l'est pas, remonter des paroles aux jugements, des jugements à la pensée qui les détermine, et encore plus loin, aux systèmes de pensée et aux expériences dont les paroles sont issues."

L’exercice de ce dialogue formateur n’élimine pas du tout, loin de là, la relation paternité-filiation. Mère Rosaria précise à ce sujet : « Ce qui caractérise la relation de filiation-paternité spirituelle, est la décision libre du novice de renoncer à sa propre autosuffisance et à son autonomie, pour reconnaître que c'est seulement par la médiation d'un autre que pourra émerger la grâce de l'Esprit Saint.
La grâce nous rejoint toujours de façon «incarnée», c'est-à-dire à travers l'humanité de celui que nous rencontrons. La tradition aussi nous a transmis une conception forte de cette réalité, la traduisant en termes sacramentels. Saint Benoît considère l'ouverture du coeur comme l'ouverture au Seigneur lui-même. Les textes de l'Écriture qu'il cite à ce propos [3] disent explicitement que c'est la foi qui est le fondement de cette relation. L'attitude filiale c'est, seulement et vraiment, ouvrir progressivement son coeur pour recevoir une parole, en croyant que cet acte exprime l'ouverture à la vérité même qui est le Christ."

Je terminerai par cette présentation que donne Mère Rosaria du dialogue monastique :
" Le dialogue monastique est avant tout une recherche de la vérité menée en commun. C'est pour cela qu'il est un des instruments de la quête de Dieu. Nous pouvons mettre en évidence trois aspects de la recherche de la vérité :
-1. Nous cherchons la vérité au niveau de la pensée ; au niveau de la vision qui nous guide et oriente notre vie. Dans ce cas, le dialogue est nécessaire pour confronter les idées nouvelles avec les anciennes qui nous habitent et permettre ce passage qu'est la conversion de l'esprit (et qui ne soit pas une simple juxtaposition d'idées). D'une façon ancienne de voir les choses, chacun de nous doit passer à une nouvelle, qui sera commune. De nos jours, ce travail pendant le temps de formation, est fondamental, parce que la mentalité dominante est très envahissante et cohabite chez les gens avec la lecture chrétienne de la réalité.
-2. Nous cherchons l'authenticité de notre personne, de notre vie : l'unification de l'esprit et du coeur, de ce que l'on ressent et de ce que l'on fait. Pour cela, l'aide des autres, frères ou soeurs, est irremplaçable : sur certains points, il est très difficile de les tromper parce qu'ils vivent avec nous, sur le même plan, et expérimentent quotidiennement comment nous sommes et comment nous vivons. Le dialogue nous permet de compléter la vision, souvent peu réaliste, que nous avons de nous-mêmes, par le regard de ceux qui nous voient vivre et nous permettent de découvrir – parfois de façon très douloureuse – notre mensonge.
-3. Nous cherchons ensemble une vérité plus grande que celle que chacun peut trouver pour son propre compte ; et plus grande encore que la simple somme de la vérité de chacun : nous cherchons celle que l'Esprit révèle à son Église. C'est cela, tendre à la vision commune.

De cette façon, le dialogue est instrument de formation, de correc­tion fraternelle, de conversion. Étant donnée la grande importance d'un tel instrument, il devra toujours être guidé par le maître des novices ou par le supérieur. "
__________________
[1] - "Exorde de Cîteaux", I, 3-6 (dans Cîteaux, documents primitifs, p. 113).
[2] « Repartir du Christ », § 18, dans Documentation catholique 2002, p. 620.
[3] - Cf. RB 7, 45-48.

On trouvera le texte de la Règle de saint Benoît :
http://users.skynet.be/scourmont/script/rb/fra/index.htm

On trouvera les Documents primitifs de Cîteaux :
http://users.skynet.be/scourmont/script/docprim/exord_parv/petit_exorde.htm

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