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L'Abbé Pierre à la communauté de Tamié.

21-22 Août 1980

L’Abbé Pierre a rencontré la communauté de Tamié, sans texte préparé et a parlé de l’abondance du coeur. Le côté oral a été conservé. Le texte n’a pas été relu par l’intéressé.

 

Il faut que la réunion d'aujourd'hui soit un dialogue et je vous le demande comme une compassion à mon égard parce que j'ai eu très peu de temps. J'étais davantage surmené ces temps-ci et je ne me sens pas bien capable de répondre à votre attente. Je ne suis pas bien en état de vous faire quelque exposé bien réfléchi.
Plusieurs choses préliminaires me paraissent importantes. D'abord en venant chez vous, je le dis comme je le ressens, on ne trouve pas tout à fait normal d'être interrogé; on a envie au contraire de venir pour se taire et vous écouter. C'est comme ça. On comprend que vous demandiez qu'on apporte ce qu'on vit soi-même, dans d'autres conditions, de cette quête de Dieu. C'est comme ça, vous avez envie de profiter de nous, mais moi, quand je viens, j'ai envie de me taire et d'écouter.
 Les communautés d'Emmaüs
Dans un livre je cite un de nos compagnons qui est mort. Cet homme était arrivé chez nous amené par quelqu’un qui l'avait arrêté au moment où il allait se jeter sous le métro. Cet homme c'était un médecin qui sortait de prison pour de graves fautes professionnelles. Il est arrivé chez nous amené comme ça, presque goguenard, sceptique. Mais très vite il a été pour ainsi dire pris et après quelque temps, il a été capable de devenir responsable d'une petite communauté. C'était Marcel Murcie. Quand il est mort on a trouvé un petit carnet sous son oreiller. Et ce petit carnet, il le terminait en disant le dernier mot avant de mourir : « J'avais tout perdu, ma foi, ma famille, etc. A Emmaüs j'ai tout retrouvé. Dites au Père : « Il faut qu'Emmaüs continue. » Je crois que ce que l'humanité vous dit, à vous mais aussi plus modestement et depuis moins longtemps à quelque chose comme Emmaüs : « Dites au Père, il faut que ça continue ! »
 
Quand on regarde d'une manière très réaliste, c'est assez surprenant. Les communautés d'Emmaüs durent depuis trente ans [en 1980], alors qu'en bonne logique, raisonnable, humaine, il y a vraiment tout ce qu'il faut pour que ça se casse la gueule tous les jours. C'est contre toute rationalité. N'importe quelle entreprise qui procéderait ainsi, en ne faisant aucun choix, en ouvrant une porte et en regardant qui entre, et en disant avec ceux qui sont là : « Qu'est-ce qu'on va pouvoir faire ? » Il est vraisemblable qu'il se casserait la figure très vite. C'est une espèce d'énigme, le fait des communautés qui reposent sur cet irrationnel. Chez nous c'est encore plus surprenant étant donné qu'il n'y a pas de noviciat. En disant cela je pense surtout qu'il n'y a pas de noviciat pour former les responsables. Pour la France seulement, il y a actuellement 53 communautés. Comment s'expliquer qu'on ait les 50 bonshommes capables de porter le poids des autres, avec tout ce que cela demande des qualités d'un homme d'affaires et en même temps suffisamment de dons, d'ascendant naturel et de psychologie pour être accepté, n'ayant aucun moyen d'autorité. Le seul moyen d'autorité, c'est de dire : « Ben, tu t'en vas. On a des règles tu les acceptes ou tu les acceptes pas. Il n'y a pas eu de flic pour t'amener, il n'y en a pas pour t'empêcher de partir. » La liberté ne consiste pas chez nous à faire n'importe quoi, mais à librement accepter de pouvoir vivre selon ces règles ou ne pas les accepter. On ne les impose pas, ces règles, mais elles existent. Ton acte de liberté consiste à y consentir, et à partir de ce moment, à accepter de les vivre. Le responsable n'a aucun moyen d'y contraindre sinon l'évidence que sans le respect de ces règles, ça ne peut pas durer, ça ne pourra pas tenir, on n'aura pas de quoi manger, on se chamaillera, etc. Donc elles apparaissent comme dictées par la vie, non pas par un intellectuel qui aurait conçu un projet un peu artificiel. Mais pour former ces responsables, nous n'avons aucun autre moyen que de les regarder dans le bain et de voir comment ils se débrouillent pour apprendre à nager tout seuls. C'est choquant que nous n'ayons pas été capables de trouver d'autres manières de former.
Mais c'est également très surprenant, si on regarde l'histoire d'Ordres religieux comme le vôtre, de penser que pendant une pareille durée, une forme de vie comme celle-là trouve sa continuité. Le fait que ça dure semble bien indiquer que çà répond à un besoin. Quand notre ami, ce compagnon arrivait désespéré, ayant voulu se suicider, ce Marcel, quand au moment de mourir, il disait : « Dites au Père, il faut que ça continue ! » moi, la première parole que je vous dis en vous rencontrant ! « Continuez ! ». Soyez vous-mêmes, car dites-vous que le monde a absolument besoin que vous existiez. C'est évident. Pourquoi ?
La communauté monastique
Il faudrait beaucoup réfléchir pour dire l'essentiel. Vous êtes nécessaires pour que dans une humanité dont toutes les fenêtres ont été refermées, qui suffoque, qui étouffe, vous soyez une fenêtre ouverte pour l'adoration. Bien sûr, mais l'humanité a besoin de voir, et c'est très valable cet approfondissement, de voir chez ceux-là mêmes qui peuvent mener une vie entière axée dans l'adoration, c'est une quête de Dieu, c'est-à-dire, ce n'est jamais acquis, arrivé, atteint. L'humanité a besoin de percevoir, car autrement, ça lui serait ou pourrait lui être terriblement décourageant en se disant : « Bien sûr, ce sont des moines... ce sont des saints ». Comme disent certains d'une façon absurde : « Si tu croyais, il n'y aurait plus de problème ! ». Ce serait désespérant. Le croyant, à plus forte raison dans des vocations comme la vôtre, c'est important qu'il voie bien, perceptibles à la fois, la clarté et l'obscurité; à la fois la présence et l'absence, tout en ayant la certitude jusque dans l'absence, dans l'obscurité. Tant que nous sommes sur le chemin, dans le déroulement du temps, nous vivons comme ça, mais la foi fait que dans l'obscurité même , - c'est ça le mystère de la foi -, dans l'obscurité même, même aux heures où une petite Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus disait dans les derniers temps de sa vie, quand elle le confiait à des soeurs, les poèmes dont la soeur infirmière lui disait : « Vous avez de la chance de pouvoir avoir une foi si belle comme vous l'exprimez dans vos petits cantiques ! » Et vous connaissez cette parole énorme de celle-ci, surtout telle qu'on l'avait fabriquée un petit peu après coup, répondant à la soeur infirmière : « Mais vous ne comprenez donc pas, je chante ce que je veux croire ! ». Je chante ce que je veux croire, je le veux, ce n'est pas sans motif, je le veux, parce que la foi est là, mais c'est la foi obscure. Elle a passé par des nuits, des angoisses très grandes. Je crois que c'est très important que vous soyez de ces témoignages du mystère de la foi qui fait la certitude, y compris dans l'obscurité, que le Seigneur est Amour. Pour moi, c'est un "dada " : la foi c'est la certitude que le Seigneur est Amour quand même ». C'est-à-dire malgré tout ce qui semble le nier.
Dans notre entretien précédent, j'avais essayé de faire voir comment la réalité psychologique de l'humanité présente a cette particularité par rapport à tout le passé de l'humanité, d'être une humanité qui désormais est autre parce qu'on pourrait l'appeler globale, totale, puisque ce qui n'avait jamais existé, les techniques nouvelles font que tout homme un petit peu attentif connaît le monde entier, minute par minute. Pas un événement qui puisse se produire en Pologne ou sur les ports de France, en Chine ou au Guatemala, sans que dans la journée, dans l'heure si nous sommes en voiture, la radio nous le dit. Nous savons tout - cela crée un état psychologique tout à fait nouveau avec de très grandes connaissances par rapport à la foi, parce que, en même temps, nous découvrons d'autres dimensions de splendeur dans la totalité de l'univers, depuis les merveilles du cosmos jusqu'à d'autres merveilles que le microscope électronique nous fait voir dans la plus petite parcelle de matière ou de cellule vivante ou je ne sais pas quoi. On découvre, cela devient absolument enivrant tout ce que désormais nous connaissons. Mais en même temps que ces splendeurs, nous découvrons les horreurs.
Il y a quelques jours, la T.V. française a publié une demi-heure de ses émissions qui toujours m'impressionnent terriblement, 1/2 heure d'émission de caméra sous-marine, nous montrant des merveilles que jamais aucun âtre humain n'a jamais connues. Depuis des millions d'années que l'humanité existe, personne, ne savait ces merveilles. Mais ces merveilles sont en même temps des abominations. Il n'y a rien de plus horrible que de voir comment ces espèces animales des fonds sous-marins s'entretuent pour exister. C'est impossible que la sensibilité de jeunes qui quotidiennement voient cet aspect de l'univers, de la réalité du monde, n'éprouve pas un sentiment d'horreur et en disant : « Quelle gratuité de cruauté ! » Et puis, ça, ce n'est que le côté animal. Mais quand on nous montre les images de l'Ouganda (vous ne voyez sans doute pas la télévision ), mais la France entière en est malade depuis quelques semaines parce qu'on a osé montrer sans faire plus, sans en rajouter , mais simplement des actualités, on a montré ces dizaines de milliers d'hommes, de femmes, de bébés qui sont en train de crever, d'agoniser lentement et avec l'échec des tentatives de venir au secours. En effet, c'est l'anarchie des pillards attaquant les convois de la Croix-Rouge, de l'ONU.
On découvre à l'échelle de la terre entière, des dimensions d'abomination qui ne peuvent pas ne pas faire éclater ce que j'appelle la mise en procès de Dieu. C'est trop affreux, c'est trop horrible ! Nombreux sont les gens de bonne volonté qui ne sont ni des orgueilleux, ni des crâneurs, ni des chicaneurs, mais des meilleurs et qui disent dans leur sincérité absolue : « Comment veux-tu que je dise Notre Père ? C'est impossible ! » Quel est le père qui serait tout puissant, qui verrait cela, pouvant tout, qui laisse faire et qui laisse durer ? Je ne peux pas ne pas parler de cela, et le redire, le rabâcher, je ne vois qu'une seule réponse, une seule à ça et nous n'avons pas le droit d'ignorer ça, car désormais, ça écrase.
Dieu est Amour et il crée l'homme libre
C'est la psychologie d'une multitude de gens de bonne volonté et surtout parmi les adolescents, les jeunes, les meilleurs. Il n'y a qu'une seule réponse, il faut que nous soyons capables de la rendre visible ; la réponse c'est de dire : « Dieu est tout-puissant ». Mais alors ça ouvre des perspectives qui sont un peu fantastiques, qui font un peu délirer, il nous a révélé ce que notre raison, après la révélation, comprend comme tellement clair, que son Être même c'est l'Amour, mais l'Amour rend prisonnier celui qui aime. En ce sens que l'Amour n'a qu'un but qui est d'entendre l'autre qui est aimé, répondre par l'amour à ce premier amour. Pour que celui qui est aimé, donc le premier qui aime attend la réponse d'amour, puisse donner cette réponse, il faut qu'il soit libre. Et par conséquent, quelle que soit la puissance du Créateur qui fait exister, être libre, pour qu'il y ait aptitude, capacité d'amour, quelle que soit sa puissance, il se fait volontairement prisonnier de la liberté de l'autre. Il ne peut pas la forcer, si la puissance de Dieu était de dominateur, qui détermine, Dieu ne créerait rien, parce que, puisqu'il est Amour ce qui serait déterminé ne serait pas de l'amour. Il ne peut avoir de mobile d'action que l'amour, donc trouver l'amour. Pour trouver l'amour, il faut que ce soit une réponse se libre. Si le fiancé voit venir la fiancée tremblante parce qu'elle est menacée par son père ou je ne sais quoi, en disant je t'aime, mais parce qu'elle y est contrainte, il ne reste rien de ce qu'attendait celui qui aime le premier. C'est une image, mais avec Dieu, je suis convaincu que c'est ainsi.
L'homme est libre, libre et Dieu est prisonnier. Je pense que le temps où était présenté Dieu dominateur est absolument périmé, dépassé. C'est impossible pour l'homme actuel de trouver, d'accepter même la notion de Dieu dominateur, car si Dieu est dominateur, maître absolu dans le sens de la domination et non pas dans ce sens stupéfiant, qui nous fait un peu délirer d'être le tout puissant qui se fait volontairement captif de la liberté qu'il crée. Si Dieu, n'était que ce dominateur, les blasphèmes d'un Albert Camus, qui a été mon ami, dans les premières années tout de suite à la fin de la guerre, qui disait et répétait dans sa sensibilité : « Jamais, tu ne pourras me faire accepter un Éternel, créateur d'un monde où pleurent tant les petits enfants, où souffrent tant les petits enfants ». Pour lui c'était inacceptable. Tant que nous ne faisons pas voir cette notion de Dieu tout-puissant, mais qui nous révèle la grandeur de l'Amour, alors bien sûr vient l'interrogation : « Est-ce que l'amour est d'une valeur telle que cela peut justifier d'avoir pris un tel risque ? »
Peut-être avez-vous lu un livre d'une ancienne volontaire d'Emmaüs sur ses expériences et qui est intitulé : La gaffe de Dieu. Elle a pris ce titre des lèvres d'une de ses petites filles qui, comme elle lui parlait de Dieu, lui a dit : « Mais la gaffe de Dieu c'est d'avoir fait des hommes libres ! ». I1 n'y aurait pas de malheur si les hommes n'étaient pas libres et cette petite fille avait compris tout l'essentiel; le tout est de lui expliquer. Et c'est vrai que pourrait théoriquement exister un univers sans mal, comme un automate sans liberté, mais alors ce ne serait plus qu'un joujou et le Seigneur n'a pas besoin de jouet.
La création ne peut s'expliquer que dans cette vision qui est le coeur de la Révélation Deus caritas est  « Dieu est Amour ». Nous avons à rendre cela croyable. Cela laisse d'ailleurs obscure l'évocation que je faisais des images de la télévision sur les cruautés de la nature. Je n'ai pas de réponse et ça reste pour moi une énigme. Pourquoi ? Comment parmi les multitudes de possibles, pour la part qui n'est pas liée, qui n'est pas conditionnée par la liberté pour l'amour, comment se fait-il qu'ait été fait un univers comportant de telles cruautés ? Je crois que nous devons avoir l'humilité de reconnaître que nous ne savons pas et que ça rejoint l'expression que nous avons à rendre croyable que Dieu est Amour « quand même », portant toute notre certitude sur le domaine de la liberté où apparaît une clarté. Pour le reste, nous ne savons pas.
 
Peut-être pouvons-nous tirer une réflexion : cette cruauté de la nature, nous montre ce que devient l'homme, car finalement il en vient à cette même extermination des faibles par les forts si de sa liberté, il ne fait pas le moyen d'aimer. L'homme est le seul être qui, par sa liberté, a la capacité de s'arracher à cette loi brutale de la domination du faible par le fort et c'est, au fond, la vocation de l'homme : il est appelé à devenir image de Dieu, à se faire à l'image de Dieu, celui qui se fait prisonnier volontaire, à son tour, de la volonté de partage et, renversant l'ordre brutal de la nature , de la volonté du service premier du plus faible. Ce que d'ailleurs on voit dans le monde animal tant que la maman, fût-ce une louve, a des petits très faibles, elle se fera tuer pour les nourrir. Mais du jour où ils seront devenus adultes, ils mangeront leur mère s'ils sont affamés, et elle aussi : le lien purement instinctif a disparu. On voit cette abomination : l'homme est le seul, qui par sa liberté, a la capacité ou de devenir l'équivalent de ces fauves, ou de montrer l'autre ordre, celui du service premier du plus faible, du plus souffrant.
 
La vocation monastique pour le monde
Alors, votre vocation, elle a à faire percevoir que, au milieu de ces obscurités, de ce désarroi du monde, il y a une réponse. Je vous dis des choses que je n'ai pas approfondies, mais qui me tourmentent énormément. Je me demande si les spécialistes, les théologiens et les ecclésiastiques ne devraient pas se poser la question dans le chant de l'office qui est pour vos Ordres, une des grandes tâches de chaque jour, de mettre davantage dans le choix des textes de la Sainte Écriture, en place tous les textes qui répondent à ce type d'interrogation de l'homme actuel. Beaucoup de textes de la Bible sont épouvantables, et pour l'homme d'aujourd'hui insupportables, qui ne peuvent plus être écoutés, qui font l'appel à la vengeance, alors que depuis l'Évangile c'est la Bon Pasteur qui laisse les 99 brebis pour aller à la recherche de la brebis égarée. Bien sûr, ça n'exclut pas le châtiment et l'enfer. Mais l'enfer lui-même apparaît beaucoup plus depuis le Nouveau Testament comme étant non pas du tout, une espèce de sentence, mais la constatation d’un fait. L'enfer est l'état de celui qui s'est, par sa suffisance pendant le temps de sa vie, coupé de la communion d'adoration. C'est beaucoup plus grave et plus parlant pour moi quand je parle d'exprimer la damnation ou le salut comme étant à l'heure de la lumière, chacun se constatant tel qu'il s'est fait. Il s'est fait par non-suffisance communion d'amour de ses frères, d'amour de Dieu, cherchant par la non-suffisance radicale, pas désespérée, pessimiste, négative, mais amoureuse à l'heure de la lumière, il est communion - ou il s'est fait prétentieux, suffisant et il se trouve... : « Tu as voulu te suffire, suffis-toi ! » Pour moi, c'est la pire expression de la damnation. « Tu as voulu te suffire, suffis-toi ! » C'est le type qui se trouverait condamné à rester indéfiniment à se regarder dans la glace , c'est pas marrant !. Pour moi, la damnation, elle est essentiellement, le dam, la coupure : « Tu t'es coupé de la communion, ou au contraire tu l'as cherchée ». Alors, ça me préoccupe beaucoup de trouver, je ne sais pas comment, la possibilité pour ceux qui viennent auprès de communautés comme les vôtres, la mise en lumière de tout ce qui nous est donné depuis l'Évangile. Ce n'est pas du tout pour mettre à l'eau de rose et supprimer tout ce qu'il y a d'exigeant dans la volonté et l'appel de Dieu. Mais tous les textes qui sont les textes de la vengeance, de l'extermination du pécheur, c'est vraiment difficile...
 
La crise de l'humnaité
Il y a un fait nouveau qui est apparu plus récemment, c'est le fait de ce qu'on appelle « la crise » touchant particulièrement les pays industrialisés, mais touchant de manière diverse le monde entier. Voilà que soudain vient d'être renversée une formidable idole. L'humanité pour qui Dieu n'était plus croyable, n'avait plus qu'une source pour ses énergies, c'était la croissance. Tant que durait la croissance qui était devenue une idole, pour qu'elle se réalise et qu'on en profite, il fallait travailler, travailler, gagner, gagner. Monsieur, madame, papa, maman, il fallait que tout le monde ramène de l'argent pour pouvoir consommer, acheter de nouveaux produits. Et il fallait que la publicité intoxique en faisant croire que c'était une nécessité d'acquérir les nouveaux produits; ce n'était pas d'ailleurs simplement pour s'enrichir, mais dans un système tel que si on ne créait pas ces besoins, il y aurait chômage, parce qu'il n'y aurait plus consommation. Si on n'éprouvait pas la nécessité d'acheter les nouveaux produits que tout le temps les entreprises veulent jeter dans le commerce, comment y aurait-il le travail qui conditionne le partage, le gagne-pain, etc. On était véritablement pris dans une espèce de folie qui devenait une idole, qui faisait que les gens n'avaient plus simplement le temps de goûter la vie, d'écouter chanter un petit oiseau, de regarder une fleur, parce qu'il fallait prendre le métro, arrivé à temps au bureau, d'où on ressortait abruti et on rentrait à la maison où chacun était exténué d'avoir été au service de cette idole. Voilà que la croissance s'est cassée et beaucoup plus qu'on ne le dit encore. Tous les hommes politiques, plus ou moins habilement s'emploient à dire : « Votez pour ma couleur et l'austérité on n'en parlera plus ! ». C'est une plaisanterie. L'austérité, quelles que soient les fluctuations de l'équipe au pouvoir, les données de base qui font l'austérité, elles sont là, et elles y sont pour des générations, avant que se soit créé un autre équilibre mondial. Or, c'est un moment extrêmement important du point de vue spirituel, parce que tant qu'il y avait croissance, on pouvait dire aux plus pauvres dans nos sociétés : « Travaille, travaille, travaille, il aura croissance de 3,5% globalement du niveau de vie de notre société ; le plus riche aura sa croissance, mais tu auras aussi la tienne. Tout le monde gagnera ». Mais à partir du moment où il n'y a plus l'espérance de la croissance, comment les plus petits pourraient-ils supporter de n'avoir plus aucune espérance de voir s'atténuer leurs difficultés de vie. Ils ne peuvent plus. Cela va s'imposer absolument et ce sera l'élément d'un autre partage. S'il n'y a pas de motivations d'amour à des degrés divers, mais un minimum il n'y aura pas d'autre solution que celle de la brutalité, des heurts les plus violents.
Ce matin, en écoutant les informations à la radio, je me faisais une réflexion : voilà simultanément les grèves très graves en Pologne et les grèves très graves du monde de la pêche en France. C'est la démonstration que ce n'est pas vrai, comme tant chez nous ont tendance à le dire, que ce qui est, l'essentiel c'est de disposer de la liberté, des libertés politiques. C'est la démonstration que la liberté en elle-même n'est pas une solution, elle ne 1'est que quand elle est perçue non pas comme la faculté de faire ce que je veux, mais comme la capacité ontologique, mise en moi, d'être si je le veux, dans ma liberté d'être volontaire pour aimer. La liberté est devenue une drogue qui a depuis très longtemps (je ne sais pas où il faudrait remonter), intoxiqué toute une partie du monde.
Souvent il m'arrive de dire : « Ne tolérez jamais ces façons de s'exprimer qui consistent à dire, le monde est partagé politiquement entre le matérialisme athée, et puis, semblerait-on dire, le monde de la liberté qui serait le monde spiritualiste ». Nous ne devons pas tolérer cela. La partie du monde dans laquelle politiquement il y a des institutions qui reconnaissent la liberté, les libertés, ce n'est pas vrai du tout qu'elle est le spiritualisme. J'emploie parfois un slogan, je dis en fait le monde est partagé entre un athéisme qui s'affirme dans la dictature du matérialisme de l'Est, et un satanisme qui s'ignore. Satan n'est pas athée; il ne peut pas être athée. Il est l'être suprêmement libre, mais qui a fait de sa liberté une idole, sa propre fin. Être libre pour être libre, ça suffit !
Ayant perdu de vue que la liberté est le moyen d'aimer. Il n'y aurait pas de moyen d'aimer s'il n'y avait pas de liberté. Ce n'est pas vrai que l'homme est libre d'aimer ou de ne pas aimer : il est libre pour être capable d'aimer. Et c'est cela que nous avons à faire voir pour qu'une espérance renaisse, parce que la liberté n'est plus une espérance pour beaucoup. Actuellement, ils auraient tendance dans la jeunesse devant le fiasco et l'impuissance gouvernementale, devant la grève des pêcheurs, nous allons certainement voir des vagues, pas petites, dans la jeunesse disant : « C'est la démonstration que politiquement le régime de la démocratie tel que nous l'entendons, est incapable ». Ils partiront à la recherche de régimes forts, qu'ils soient de gauche ou de droite, d'extrême gauche ou d'extrême droite. Il est certain que nous allons assister à la suite de cela, à cette manifestation de désespoir. Comme j'ai dit du communisme, c'est une forme de désespoir dans l'espérance. Avec l'espérance d'une autre manière de vivre, mais le désespoir qu'il y ait d'autres moyens que la brutalité, la contrainte. Nous, notre responsabilité de chrétien, c'est de rendre croyable tout cela…
 
Je vous livre tout cela, parce que cela me tourmente le cœur. On pourra en se questionnant, voir comment votre type de communauté et le type des communautés d'Emmaüs, tellement différents, mais j'allai dire : il y a une supériorité dans les communautés d'Emmaüs, c'est qu'elles sont faites avec n'importe qui, tandis que vous, vous êtes un gratin ! C'est ce que nous entendons dire très souvent, on dit : « Eux, ils pensent vivre comme ça, ils ont la vocation, ce sont des moines, ce sont des saints... » comme si pour eux, il n'y avait pas de problèmes.
Alors, quand nous pouvons dire de nos communautés, aux gens qui disent : « C'est merveilleux ce que vous arrivez à faire ! » regardez bien le plus merveilleux, c'est que tout ça est fait par des gens pas merveilleux du tout. Avec beaucoup plus que dans un monastère, véritablement n'importe qui. Je pense que ce qui est important, c'est que, aussi bien un monastère qu'une communauté d'Emmaüs dans le moment actuel, montre qu'il n'y a pas de quoi se jeter par la fenêtre parce que la croissance est finie, qu'il y a moyen de se trouver un bonheur dans une autre direction. Et cette autre direction sera nécessairement une autre conception du partage, une autre conception de ce qu'est la liberté. Tout cela ne pouvant pleinement s'éclairer que si nous voyons que Celui d'où nous venons et vers qui nous allons, il n'est pas le dominateur qui simplement commande, mais il est l'Amour qui appelle, qui invite, qui dit : « Si tu veux... » et qui est présent par le Saint Esprit et par l'Incarnation. Je pense que le monde a besoin que ça existe, mais ça ne peut durer - peut-être pour vous - en tout cas pour nous que si il y a, on ne sait pas de quelle manière, quand ce ne serait que dans la prière ensemble, dans l'adoration, l'entraide. Le monde a besoin que durent des choses comme vous et comme nous, je crois. Le monde en a besoin, Dieu en a besoin, mais cela ne peut durer, aussi bien pour l'un que pour l'autre que s'il y a échange, complémentarité. Il n'y a d'ailleurs pas grand péril que les nôtres deviennent vous, ni que vous, vous deveniez nous... Chacun devant rester soi-même. Mais nous avons besoin d'être encordés.
Voilà ! Je ne savais pas trop de quoi j'allais vous parler.

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