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La Discrétion : art délicat de pratiquer la charité

 

La matière de ce chapitre provient d’un article de dom Leloir auquel je me suis reporté et qui a paru dans les Collectanea en 1975 (p. 15-32) sur "La discrétion des Pères du désert d’après les ‘Paterica’ Arméniens". Je gardais le souvenir de cet article pour l’exquise charité avec laquelle ces rudes ascètes du désert savaient faire une remarque à un frère ou pratiquer avec finesse et intelligence l’obéissance dans des cas où la charité aurait eu à souffrir de l’ordre reçu.


1- La discrétion dans la correction

  Abba Poemen disait: «Beaucoup de nos Pères ont été vaillants dans l'ascèse, mais, dans la finesse, quelques-uns » seulement. Dom Leloir rapporte l'anecdote suivante qui illustre bien à ses yeux l’esprit de ces collections  arméniennes:

Un moine prenait d' ordinaire son repas avec un disciple dont la cellule était contigüe à la sienne. Par malheur, ce frère avait l'habitude, quelque peu agaçante pour son compagnon et père spirituel, de mettre pour le repas un pied sur la table. Le vieillard ne lui faisait cependant aucune remarque et, longtemps, il supporta la chose en silence. Finalement, sans doute exaspéré, il alla se confier à un autre ancien, excellent et plein de finesse. Celui-ci répondit: «Envoie-le moi », ce qui fut fait. Lorsque vint l'heure du repas, et que la table fut prête, l'ancien, très promptement et avant que le jeune ait pu esquisser le moindre mouvement mit, lui, les deux pieds sur la table. Le jeune fut très choqué, et il ne put s'empêcher de dire, avec indignation:« Père, c'est inconvenant », L'ancien retira aussitôt ses deux pieds, fit la métanie et dit: «Tu as raison, mon frère ; j'ai commis là un grand péché ; j'ai offensé Dieu ». Revenu chez son père, le frère ne se laissa plus jamais aller à cette incongruité.

Comme toute caricature, cette histoire force les traits pour souligner la grande délicatesse de charité des anciens.

Qui n’a jamais rêvé d’un monastère parfait, peuplé de moines exemplaires ? Même à l’époque des plus grands saints il y a eu des moines moins fervents et pas toujours édifiants. Dom Leloir dit avec humour et réalisme que notre recherche de Dieu, même sincère, se vit avec des zigzags. Et il est demandé au vrai moine de ne pas juger le comportement des autres, ni se scandaliser, mais de s'attacher à son ouvrage, en prenant exemple sur les frères vigilants.

Quelques grands principes, évoqués parfois par les Pères, commandent une telle patience et tolérance. Ainsi la règle formulée par Poemen, et essentielle dans la spiritualité des Pères: «Sois pour eux un exemple, et non un législateur ». Cette recommandation de Poemen est d'autant plus remarquable qu'elle est une réponse à un moine invité par des frères à leur faire des remarques. Poemen dit : «Non» ; garde-toi de les corriger; mais «accomplis d'abord l'œuvre » que tu voulais leur conseiller; «s’ils veulent vivre, ils verront d'eux-mêmes» quel est leur devoir.  Autre principe: « La méchanceté ne chasse nullement la méchanceté»  et «un démon ne chasse pas un autre démon»…

Surtout, les Pères distinguaient fort bien l'impatience du saint vis-à-vis du péché de sa patience vis-à-vis du pécheur. Un texte des Instructions de Dorothée de Gaza est très suggestif à cet égard : «Les saints sont-ils donc aveugles? Ne voient-ils pas les péchés? Qui hait la faute autant que 1es saints? Et pourtant, ils ne haïssent pas le pécheur, ils ne le condamnent pas, ils ne s’en détournent pas. Au contraire, ils compatissent, l'exhortent, le consolent, le soignent comme un membre malade; ils font tout pour le sauver. Voyez les pêcheurs: quand, avec leur hameçon jeté dans la mer, ils ont pris un gros poisson et qu'ils perçoivent son agitation et sa révolte, ils ne le tirent pas aussitôt et inopportunément, car la ligne casserait et tout serait perdu. Mais ils lui donnent adroitement du fil et le laissent aller où il veut. Quand ils se rendent compte qu'il a perdu sa force et que son ardeur s'est calmée, ils se mettent à le tirer peu à peu. De même les saints attirent le frère par la patience et la charité, au lieu de le repousser loin d'eux avec mépris….C'est ainsi que les saints protègent toujours le pécheur, le disposent et prennent en charge pour le corriger au moment opportun et l'empêcher de nuire à un autre; de cette manière, eux-mêmes progressent davantage dans la charité du Christ».[1]

 

Cette «discrétion» des Pères, fait remarquer dom Leloir, est une vraie finesse pédagogique qui s'exprime surtout dans leur patience et l'extrême indulgence avec lesquelles ils forment les candidats à la vie monastique. Il s’agit d’un «discernement de miséricorde». Aussi cette vertu de discrétion s’accompagne-t-elle toujours d’une réelle affection pour le disciple, et même d’une certaine tendresse. Ce discernement part d'un préjugé favorable et d'un désir d'accueil ; on «discerne» en vue d'encourager, d'aider, de favoriser, de stimuler, non en vue de rejeter ou d'attrister.

  Mais les Pères du désert ne sont pas les seuls à pratiquer cet art du discernement. Nous retrouvons chez saint Jean Bosco des propos semblables. Quelques années seulement avant sa mort (survenue en 1888) il écrivait : « …l'éducation est une affaire de cœur... ; il est certainement plus facile de s'irriter que de patienter, de menacer un enfant plutôt que de le persuader... Les maladies de l'âme demandent à être traitées avec un soin aussi grand que celles du corps. Rien n'est plus dangereux qu'un remède donné mal à propos ou à contretemps. Un sage médecin attend que le malade soit en condition de supporter le remède et il guette pour cela le moment favorable. Ce moment, nous pouvons le connaître uniquement grâce à l'expérience qui vient parfaire la bonté du cœur » [2].

 

2- La discrétion dans l’obéissance

La finesse des pères se manifestait encore dans leur manière de résoudre certains problèmes délicats que connaît toute vie monastique,  et notamment ceux de l'obéissance. Que faisaient nos Pères en ces circonstances ? Lorsqu'un tel commandement n'avait d'effet que pour eux-mêmes, les Pères y voyaient un moyen de croître en humilité et, parfois après objections raisonnables, d'autres fois sans retard, ils cherchaient à l'exécuter avec générosité et foi. Mais, il pouvait arriver que l'exécution d'un ordre entrainât des désastres pour le prochain. Les Pères, alors, non seulement étaient beaucoup plus circonspects, mais ils parvenaient même parfois à se tirer d'affaire avec une élégance consommée, qui est tout à l'honneur de leur sagesse et de leur humour. Ici, encore, je citerai une anecdote évoquée dans les deux collections arméniennes, mais fort peu attestée en dehors d'elles, et tout à fait caractéristique :


Un solitaire prudent et saint, venu d'autre part, voulait établir sa demeure au Désert des Cellules, mais aucune cellule n'était libre. Un ancien cependant, qui avait deux cellules, mit à sa disposition celle qu'il n'occupait pas, lui disant qu'il pouvait y demeurer tant qu'il n'aurait pas trouvé autre chose. Or, en partie à cause de sa renommée et de sa vertu, en partie parce qu'il était étranger, le nouveau venu reçut bientôt de nombreuses visites de moines qui venaient lui demander conseil et lui apportaient tout ce qui était nécessaire à sa subsistance. L'ancien qui 1'avait accueilli, et qu'on venait fort peu voir, en conçut une terrible jalousie. A bout de patience, il dit un jour à son disciple: « Va trouver notre hôte, et dis-lui: «Quitte cette maison, car j'en ai besoin ». Le disciple se voyait chargé là d'un message fort désagréable; il savait celui-ci dicté par des motifs qui n'avaient rien d'élevé ; il se rendait compte, en outre, que cette mesure brutale mettrait le moine étranger dans une situation très gênante et qu'elle serait un scandale pour les autres Pères. Il obéit pourtant, mais avec intelligence, car, allant trouver le solitaire, il lui dit: « Mon père m'a envoyé m'informer si vraiment rien ne te manque ». Le moine répond: « Dis-lui de ma part : « Je me recommande, père, à tes prières, car j'ai mal à 1'estomac, et c'est fort pénible!» Au retour, le frère dit à son père : «Le solitaire m'a répondu: « Je vais me mettre à la recherche d'une autre cellule, et je m'en irai dans deux jours ». A quoi le père répond: «Retourne, et dis-lui: «Si tu ne t'en vas pas de toi-même, je viendrai et te chasserai, contre ton gré, à coups de bâton!» Chargé de ce message, plus déplaisant encore que le premier, le disciple repart et dit au solitaire: « Mon père a donc appris de moi que tu es malade; il s'en est fort affligé et m'a envoyé te faire visite et prendre de tes nouvelles ». Le solitaire répond: « Retourne et dis à ton père de ma part: «Grâce à tes prières, je me porte maintenant beaucoup mieux». Le disciple revient et dit à son père : «Le solitaire demande: « Permets-moi de rester jusque dimanche, et alors je m’en irai». Mais, le dimanche venu, le solitaire n'était pas parti; l’ancien prit son bâton, et il voulait sortir pour aller expulser son hôte. Le disciple s'interposa: «Laisse-moi partir le premier, de peur qu'il n'y ait là quelqu’un d'autre, et qu'il ne soit choqué de ton attitude ». Et, prévenant son père, il arrive le premier chez le solitaire et lui dit: «Mon ancien vient te faire visite, en vue de te prendre et conduire dans sa cellule ». En apprenant cette charité de l'ancien, le solitaire sortit à sa rencontre et, le voyant à distance, il se prosterna et dit: «Ne te fatigue pas, père; je viens à ta sainteté; veuille me pardonner à cause du Christ». Et, dit le récit, Dieu, voyant les œuvres du jeune disciple, lui accorda le pardon des fautes de son père; il mit dans le cœur de celui-ci la componction, si bien qu'il jeta1e bâton qu'il avait à la main, s'approcha promptement du solitaire, l'embrassa, le conduisit dans sa cellule et l'aima. Puis, prenant à part son disciple, il lui demanda: «Ne lui as-tu donc rien dit de ce que je t'avais prescrit de lui dire? - Non, rien, père». L'ancien s'en réjouit beaucoup et, après avoir fait honneur à son hôte et l'avoir laissé partir, il tomba aux pieds de son disciple en lui disant: «Désormais tu es mon père, et je suis ton disciple, car, à cause de ta sagesse, nos âmes à tous deux ont été sauvées »
[3]. 

Dom Leloir a soin de préciser qu’il ne faudrait pas à partir d’un tel exemple évacuer les exigences d’une obéissance parfois héroïque. Les Pères disaient que les obéissants sont placés au ciel au même rang que les martyrs, que ceux qui obéissent sont supérieurs à ceux qui vivent dans la solitude mais organisent librement leur vie, si austère soit-elle. Ils disaient encore qu'un moine obéissant peut ressusciter les morts et que l'obéissance est l'échelle du royaume des cieux. Mais la démarche de ce disciple n’est-elle pas une obéissance au-delà de l’obéissance puisque guidée par le seul amour ? 

3- La discrétion, une vertu évangélique

Trois vertus dépassent toutes les autres : la miséricorde, la prière et le jeûne. La miséricorde est supérieure à la prière et celle-ci au jeûne.... Dorothée de Gaza prend l’exemple du maçon qui construit une maison :

«Le bâtisseur doit poser chaque pierre sur du mortier, car s'il mettait les pierres les unes sur les autres sans mortier, elles se disjoindraient et la maison tomberait. Ce mortier c'est l'humilité, car il est fait avec la terre que tous ont sous leurs pieds... Une vertu sans humilité n'est pas une vertu... La maison doit avoir encore ce qu'on appelle des chaînages: il s'agit de la discrétion qui consolide la maison, unit les pierres entre elles et resserre le bâtiment, tout en lui donnant beaucoup d'apparence. Le toit, c'est la charité, qui est l'achèvement des vertus, comme le toit est l'achèvement de la maison»[4].

 Dans Christ et le Temps Oscar Cullman écrivait que l'action du Saint-Esprit se manifeste tout d'abord dans le dokimazein, c'est-à-dire dans la capacité de prendre, dans toute situation donnée, la décision morale conforme à l'Évangile» (p. 164). Un tel don suppose à la fois l'expérience, l'intuition et l'œuvre de l'Esprit ; il est le fruit d'une maturation en nous du travail de la grâce. Il demande beaucoup de souplesse, car il substitue à l'application rigide et matérielle des lois l'attention à l'événement, l'examen cordial et bienveillant des circonstances et des intentions, et des moyens de les accorder au mieux, dans une situation précise, au dessein de Dieu. Selon le P. Therrien ce «discernement de ce qu'il convient de faire hic et nunc pour réaliser la volonté de Dieu» serait «l'apport original de la pensée paulinienne »[5].
 


[1] VI, 76. p. 280-283. J'ai modifié quelques détails de la traduction.

[2] Lettre 2395. Cf; Epistolario di Giovanni Bosco, vol. 4. Società editrice internazionale, Turin, 1959, p. 201-205.

[3] Arm X, 23; NAU 451. Ma traduction de l’arménien est assez large. On trouvera une traduction plus stricte, faite sur le grec, dans Dom L. REGNAULT, Les Sentences des Pères du Désert, Nouveau Recueil, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1970, p. 68-69.

[4] DOROTHÉE DE GAZA, Instructions XIV, 151, p. 425.

[5] Gérard Therrien, Discernement dans les Écrits pauliniens. (Études Bibliques), Paris, 1973, p. 60.

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