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Le 30 août 1555, 5 "hérétiques" sont condamnés à Chambéry à être étranglés et brûlés. Ils avaient été arrêtés au col de Tamié le 11 juin et furent exécutés le 12 octobre 1555.

Extrait de : Le parlement de Chambéry sous François 1er et Henri II (1536-1559) par Eugène Burnier

"Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’Histoire et d’Archéologie" - Tome sixième, 1862, p. 277-454 

 Vers les premiers jours de juin 1555, six hommes dans la force de l’âge quittaient Genève pour se rendre dans les vallées vaudoises, à travers la Savoie. Ils se nommaient Jean Vernon, Antoine Laborie, Jean Trigallet, Bertrand Bataille, Girod Thoran et Jean Moge. Laborie avait exercé pendant quelque temps les fonctions de juge royal dans le Quercy, d’où il était originaire. Après avoir abandonné le catholicisme, ils étaient partis de France, leur pays natal, pour fuir la persécution et pour mieux s’instruire, en habitant Genève, dans la doctrine des réformateurs. Trois d’entre eux, Vernon, Laborie et Trigallet, devaient exercer parmi les Vaudois le ministère de pasteurs ; leurs compagnons les escortaient jusqu’aux limites du Piémont. Les six voyageurs arrivèrent au col de Tamié, entre Faverges et Grésy, dans la matinée du 11 juin ; mais depuis plusieurs jours on avait signalé à l’autorité leur départ de Genève, et quand ils se disposèrent à descendre sur Conflans, le prévôt des maréchaux, Cleriadus de la Noé, les arrêta au nom du roi. On les trouva nantis de plusieurs ouvrages religieux imprimés à Genève ; Vernon portait à ses coreligionnaires du Piémont une lettre signée : « Votre bon frère Jean Calvin, au nom de la Compagnie. » Leurs papiers et leurs livres furent saisis, après quoi les six prisonniers furent conduits à Chambéry, où commença la série d’interrogatoires dont on trouvera le détail dans l’arrêt définitif que nous donnons ci-après.

L’attitude de l’inquisiteur de la foi aux mains duquel les prévenus avaient été remis leur fit tout d’abord comprendre qu’ils ne pouvaient pas espérer d’avoir la vie sauve. C’est ce que nous apprend une lettre écrite par Jean Vernon le 16 juillet 1555, et adressée de la prison de Chambéry à ses amis de Genève. Cette pièce a été conservée par Crespin dans son Histoire des Martyrs. Vernon se félicite d’avoir été déclaré la veille «hérétique et excommunié» il ajoute : « Nous attendons de jour en jour notre sentence, et l’issue que le Seigneur nous destine, soit la mort, soit la vie, nous est un gain. Heureux s’il nous est donné de mourir pour Notre Seigneur ! »

Bientôt toute la Suisse fut informée que Laborie et ses cinq compagnons avaient été arrêtés. La république de Genève délégua un membre du grand Conseil, auprès de la Cour de Chambéry, pour faire appel à sa clémence dans l’arrêt qui allait être rendu. On lit à ce sujet dans les registres du Conseil de Genève, sous la date du 8 septembre 1555: « M. Calvin prie le conseil d’intercéder pour les pauvres prisonniers à cause de la religion à Chambéry. - Jean Curtet est député à ces tins audit Chambéry. » Et plus loin : « Jean Curtet, de retour de Chambéry, rapporte que les prisonniers qui sont pour la religion audit lieu seront seulement condamnés aux galères. »

Quelques jours auparavant, Calvin avait adressé lui-même deux lettres aux six détenus (1). Elles portent la date du 5 septembre, et furent confiées au comte Celso Martinengo. « Mes frères, dit-il dans la première, incontinent que nous fûmes avertis de votre captivité, j’envoyai messager par delà pour en savoir certaines nouvelles, et s’il y aurait moyen de vous secourir. Il partit jeudi dernier, trois heures après-midi ; il retourna seulement hier au soir bien tard. Maintenant, il va derechef pour vous faire tenir nos lettres, et aviser en quoi il serait possible de vous alléger  en votre affliction. Il n’est jà besoin de vous exprimer plus au long le soin que nous avons de vous, et en quelle angoisse vos liens nous tiennent enserrés. Je ne doute point, puisque tant de fidèles prient instamment pour vous, que notre bon Dieu n’exauce leurs désirs et gémissements, et je vois par vos lettres comment il a commencé de besoigner en vous. »

De son côté, la république de Berne, puissante et respectée au dehors, intervint aussi en faveur des prisonniers. Léger, dans son Histoire des Vaudois, dit que le Parlement de Chambéry, par condescendance pour ces intercessions, ne condamna d’abord les prévenus qu’aux galères à vie, mais qu’il revint sur cette sentence aux sollicitations pressantes de l’inquisiteur. Quoi qu’il en soit, voici l’arrêt de condamnation : il porte la date du 30 août 1555, ce qui prouve qu’à l’époque où Genève et Berne intercédaient pour les prisonniers et où Calvin leur écrivait, leur sort était irrévocablement fixé. Nous publions cette pièce en entier et avec l’orthographe du temps, soit à cause de son importance, soit afin que nos lecteurs aient une idée complète du style judiciaire de l’époque:

« Du trentiesme jour d’aoust 1555, prononcé a l’advocat et procureur general, et executé es personnes desdictz condamnez, le douziesme octobre 1555, apres que leur a esté prononcé en prison respectifvement.

 Entre Jehan Vernon, de Poictiers ; Antoine Laborie, de Cajare, diocese de « Cahors en Quercy ; Jehan Trigallet, de Nismes en Languedoch ; Bertrand Bataille, de Samaran en Gascoigne, archevesché d’Aulx (sic), et Girod Thoran, de Cahors en Quercy, appelans comme d’abbus de la sentence donnee par les gens l’eglise du 17ème iuillet d’une part ;

« Et le procureur du roy au bailliage de Savoye, joinct a luy le procureur general du roy appellé d’aultre ;

« Et encore entre ledict procureur du roy audict bailliage, joinct a luy ledict procureur general dudict sieur appellant a minima de certaine sentence rendue par le bailli de Savoye ou son lieutenant, le 28ème dudict mois de iuillet d’aultre part;

« Et lesditz Vernon, Laborie, Trigallet, Bataille, Thoran et. Jehan Moge, de Villesalet en Piedmont, prisonniers et appeliez d’aultre ;

« Veu le procez criminel extraordinairement faict par devant ledict bailli de Savoye ou son dict lieutenant a l’encontre desdictz Vernon, Laborie, Trigallet, Bataille, Thoran et Jehan Moge, accusez du crime d’heresie et avoir laissé les pays et terres de l’obeissance du roy tres chrestien, duquel ilz sont subjectz originaires, pour l’aire leur demeurance et residence en la ville de Geneve, affin de se sequestrer, separer et despartir de l’obeissance et union de l’eglise catholicque et. universelle, et depuis de s’estre despartiz dudict lieu de Geneve en intention de venir dogmatizer et semer faulses et erronees doctrines es terres et pays dudict sieur roy tres chrestien, avec livres et figures reprimez, censurez et scandaleux ;

« Veu aussi les responses desdictz accusez faictes par devant le prevost des mareschaux dudict pays de Savoye, du 13ème et 14ème iuin audict an 1555 ; aultre par devant maistre Françoys Aynard, du 17ème dudict mois de iuin ; aultre par devant maistre René Lepeletier, lieutenant audict bailliage, du 20ème et 24ème iuillet an susdict;

« Veu les exhortations et remonstrations faictes auxdictz accusez parfoys reiterees par les docteurs en la saincte theologye, desquelles lesdictz accusez et obstinez n’ont tenu compte, ains perseverent a leurs dictes declarations et erreurs, en date du 18me iuin et 20me iuillet audict an ;

« L’inventaire des livres et figures dont ils ont esté trouvez saisiz, les missives pour porter esdictz pays du roy, mesme une desdictes missives du 11ème juin dernier est soubscripte vostre bon frere Jehan Calvin, au nom de la Compaignie, par lesquelles resulte que ledict Vernon auroyt esté esdictz pays de l’obeissance du roy, pour attirer et enseigner les subjectz du roy a sa faulse doctrine, et que a ces fins derechef il y estoit envoyé par ledict Calvin, avec deux aultres lesquelz ledict Calvin dict bien avoir approuvé et de longue main, icelles lettres sans aulcune suscription, pour receler ceulx a qui elles s’adressoyent ;

« Veu le procez verbal faict par ledict prevost le 14ème dudict iuin sur l’arrest et prinse esdictz accusez; certaines declarations et roolles des livres que portoyent lesdictz accusez estant censurez, reprouvez et hereticques, signee Revillandus (2) les arrestz donnez par la Court en la matiere contenant inionnction audict bailli de Savoye ou son lieutenant, de vuider ledit procez, du 13ème et 19ème iuillet dernier; certaine ordonnance rendue par ledict lieutenant particulier et assesseur y nommé, sur les recusations proposees par lesdictz accusez contre ledict vi-bailli, du 27ème iuin; les conclusions dudict procureur general du roy du 28ème dudict moys signees de Ganay et decret de la Court dudict jour sur iceluy, signé Duplessys, et aultres ordonnances dudict jour 28ème iuin et lettres y attachees aux fins de faire signifier au revme archevesque de Tarentaise et evesque de Grenoble et iceulx exhorter de nommer ou envoyer leurs vicaires pour assister a la confection et perfection dudict procez;

« Veu la sentence rendue par les gens d’eglise vicaires des sieurs revmes archevesque de Tarentaise et evesque de Grenoble et aultres docteurs en la saincte theologye du 27ème iuillet 1555, par laquelle lesdicts Vernon, Laborie, Trigallet, Bataille et Thoran ont esté declairez hereticques et mis hors de l’union de nostre saincte mere eglise chrestienne et catholicque universelle, et a ces fins lesdictz ainsi declairez hereticques delivrez au bras seculier ; les conclusions prinses audict procez par les gens du roy audict bailliage signees Perraton et Lanyer, des 16ème, 27ème iuin et 18ème iuillet dernier; acte de prononciation de ladicte sentence a maistre Jehan Perraton et Claude Françoys Lanyer, advocat et procureur du roy audict bailliage ; les conclusions prinses audict procez par ledict procureur general signees de Ganay Milliet, du 19ème dudict moys d’aoust ; tout ce que faisoyt a veoir veu, et apres avoir ouy les accusez respectifvement en la Chambre du Conseil, leur avoir faict plusieurs remonstrances, admonestemens et exhortations, pour les reduire et retourner a l’union de nostre ste mere eglise et tout consideré ;

« La Chambre establye par le roy en temps des vacations, en tant que touche l’appellation comme d’abbus interjectee de la sentence dudict inquisiteur par lesdictz Vernon, Laborie, Trigallet, Bataille et Thoran, les a declairez et declaire non recepvables comme appellans, et faisant droit sur l’appellation interjectee par le substitué du procureur general audict bailliage de Savoye de la sentence rendue par ledict lieutenant particulier audict bailliage du 20ème iuillet dernier, dict qu’il a esté mal et nullement jugé par le juge et que bien appellé par l’appellant, et emendant le jugement, pour reparation desdictz crimes, heresies, blasphemes execrables, scandales et perturbations de l’union et tranquillité de l’eglise catholicque commis et perpetuez par lesdictz accusez, resultant du procez,

« A condamné et condamne lesdictz Jehan Vernon, Antoine Laborie, Jehan Trigallet, Bertrand Bataille et Girod Thoran a estre par l’executeur de la haulte iustice attachez et estranglez a ung pillier qui pour ce sera erigé, et en apres, leurs corps estre ardez, bruslez et reduictz en cendres, tous et ung chacun leurs biens confisquez ;

« En oultre, a ordonné et ordonne que lesdictz livres, effigies, desquelz lesdicts accusez ont esté trouvez saisis, seront prealablement bruslez es presences desdictz condamnez, et a ces fins remiz aux mains dudict executeur de la haulte ustice ;

« En tant que touche ledict Jehan Moge, ladicte Chambre l’a renvoyé et renvoye par devant l’official de l’evesque de Grenoble résidant à Chambery, pour estre receu au benefice d’abjuration, laquelle il sera tenu de faire a la forme du droit, lui faisant inhibition et defense de des ores en avant faire semblable faulte, a peine de pugnition corporelle ;

« Et faisant droit sur les requisitions dudict procureur general pour le regard des livres et meubles esgarez et deniers non inventorisez, a ordonné et ordonne que maistre Cleriadus de la Noë, prevost des mareschaux, sera adiourné a comparoir en personne, pour respondre a icelles conclusions, comme ledict procureur general vouldra contre luy prendre et eslire.

« Paschal.                       « Crassus.
« Collation est
faicte.
« Duplessys,
grephier. »

 

Comme on le voit, sur six prévenus, un seul obtint la vie sauve, grâce à l’abjuration qu’il promit de faire : ce fut le nommé Jean Moge, piémontais d’origine. Quant aux cinq autres, ils demeurèrent inébranlables. On peut remarquer aussi l’intervalle qui s’écoula entre le 30 août, date de l’arrêt, et le 12 octobre, jour de l’exécution. Il est probable que, pendant ces quarante-trois jours, le Parlement fit des instances auprès de Henri II pour qu’il atténuât la peine infligée aux hérétiques, mais que le roi fut inflexible.

La sentence de mort qui frappait Laborie le trouva calme et résigné. Rien de touchant comme la lettre qu’il écrivait le 20 septembre à sa femme, pour la consoler et lui recommander ses enfants (3) :

« J’ai reçu tes lettres du 15 septembre avec les chausses que tu m’as envoyées. Je t’en remercie, ayant plaisir que tu aies eu souvenance de moi, an temps du froid qui nous serre de bien près. Moi, j’ai été encore plus aise d’avoir entendu par ta lettre les grâces que Dieu te fait, car en cela je vois le fruit des prières que je fais pour toi, et suis incité à lui en rendre grâces. La nouvelle de ma condamnation à mort te fut dure au premier moment et un breuvage amer. Je le comprends, mais comme il y a longtemps que tu dois y être exercée par ma prison, et avertie dès le commencement que son issue est la mort, je te prie de résister à cette faiblesse et de ne plus te souvenir de moi qu’en me voyant tout brûlé et réduit en cendres, et ainsi n’étant plus uni à toi que par les liens de la charité fraternelle, par laquelle tu dois prier pour moi tant que Dieu me fera habiter en ce corps misérable. Retire-toi tout à fait à notre bon Dieu, le gardien des veuves, et tu seras grandement fortifiée pour porter tout ce qu’il lui plaira de tenvoyer. »

Laborie recommande ensuite à sa femme d’avoir soin de ses enfants, puis il ajoute : « Chemine devant Dieu sans feintise, instruis ta fille en sa crainte et décharge-toi sur lui de tout le reste. »

Le 12 octobre au matin, on fit sortir les condamnés de prison (4). Ils croyaient se rendre à quelque nouvel interrogatoire, mais un ami les avertit que leur dernière heure était arrivée.

Un immense bûcher s’élevait auprès du Pont-Rouge , en face du faubourg Reclus. A la vue du funèbre appareil et de la foule immense qui l’entourait, Vernon ne put se défendre d’un tremblement nerveux ; une sueur froide couvrait ses tempes, il allait défaillir. « Mes frères, dit-il, je vous prie de ne pas vous scandaliser de ma faiblesse, car j’ai senti en moi la plus terrible guerre qu’il soit possible de soutenir. » Les bourreaux l’ayant saisi pour l’attacher le premier au bûcher, il demanda un instant pour prier. Laborie s’offrit à l’exécuteur d’un air joyeux, et comme celui-ci lui demandait pardon, «Mon ami, lui dit-il, tu ne m’offenses point, ains par ton ministère suis délivré d’une merveilleuse prison. »

Les cinq condamnés, ayant été attachés au poteau, étranglés puis furent abandonnés aux flammes qui ne dévorèrent plus que des cadavres. 

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Notes

(1) Voir le recueil des lettres de Calvin publié en 1859 par J. BONNET.

(2) Cet inquisiteur se nommait Pierre Revillandi. Il était de Nantes, et fut nommé prieur des Dominicains de Chambéry en 1561.

(3) CRESPIN, Histoire des Martyrs.

(4) MUSTON, Israël des Alpes, T. 1er, p. 224.

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Commentaires

Les martyrs des Églises séparées

Le pape Jean-Paul II rappelait dans son encyclique Ut unum sint de 1995 : Le martyre est la communion la plus vraie que nous ayons avec le Christ et il rapproche ceux qui étaient éloignés pour un temps. Mais si de manière invisible, la communion de nos communautés (les Églises actuellement séparées) n'est pas encore totale, elle est en vérité solidement cimentée dans la pleine communion des saints, c'est-à-dire ceux qui au bout d'une existence fidèle à la grâce, sont dans la communion du Christ glorieux. Ces saints sont issus de toutes les Églises et communautés ecclésiales qui leur ont ouvert l’entrée dans la communion du salut.

[...] La reconnaissance des martyrs dépasse les limites de toutes les confessions et nous ramène au coeur de notre foi, à la source de l’espérance et à l’exemple de l’amour de Dieu et de nos frères.

 

Le Concile Vatican II dans son Décret sur l’oecuménisme avait déjà mentionné : Il est nécessaire que les catholiques reconnaissent avec joie et apprécient les valeurs réellement chrétiennes qui ont leur source au commun patrimoine et qui se trouvent chez nos frères séparés. Tout ce qui est accompli par la grâce de l’Esprit Saint dans nos frères séparés peut contribuer à notre édification.

 

           

 

 

 

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