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Blason Cîteaux

Le voyage de dom Vaussin abbé de Cîteaux,
de Dijon à Rome, en 1661

Par Nicolas Cotheret (1694-1753),
moine de Cîteaux, bibliothécaire et archiviste de cette abbaye.

Manuscrit des Archives de Tamié - Folios 357-362 [1]
Résumé par P. Louis Lekai in
Analecta cisterciensia 41 (1985), p. 215



(F. 357v) Dom Vaussin partit pour Rome le 14 d’octobre de l’année 1661, âgé de 54 ans, accompagné du R.P. Émilian Vaussin jésuite, son frère et dom Laurent Jornet procureur de Cîteaux et dom François Destrechy prieur titulaire de La Joye son secrétaire, qui montèrent tous trois dans le carrosse de dom Vaussin. François des Fresnes chirurgien et Philippe Trapet cuisinier, accompagnaient le carrosse à cheval, derrière lequel étaient deux laquais.

Ils furent dîner à l’abbaye des religieuses de Molèze et coucher à Chalon, d’où ils renvoyèrent tout l’équipage à Cîteaux et prirent un bateau particulier dans lequel ils s’embarquèrent sur la Saône qui les mit à terre à Lyon, pour 30 livres, le 17 du même mois au matin.

Le lendemain 18, dom Jornet déposa entre les mains du sieur Compain banquier expéditionnaire en cour de Rome l’argent destiné pour ce voyage, lequel promit de le faire compter exactement à Rome moyennant cinq pour cent et le déchet des monnaies. Il fit encore marché avec un maître voiturier qui s’obligea à fournir une litière avec deux mulets, un troisième pour porter le bagage, cinq chevaux de selle et trois valets pour les conduire à Turin, ce chargeant de la nourriture de ces trois hommes, de même que de celle des mulets et des chevaux, tant pour aller que pour retourner, le tout moyennant la somme de 440 £.

Le 19 sur les 8 heures du matin ils sortirent de Lyon, dom Vaussin monta seul dans la litière, un autre difficilement aurait pu y tenir avec lui, si puissant il était. Son frère le jésuite, son secrétaire, le chirurgien, le cuisinier montèrent à cheval et le cinquième fut pour les laquais qui devaient alternativement marcher à pied à la portière de la litière ; pour dom Jornet, il s’en retourna à Cîteaux.

P. Louis LeKai résume ainsi le texte de Nicolas Cotheret :
Ici commence un autre interminable récit de voyage rédigé dans ce même temps probablement par Dom d'Estrechy, secrétaire de Dom Vuasin. Lorsque cela était possible, ils s'arrêtaient dans des monastères cisterciens où ils étaient reçus avec les plus grands honneurs. Autrement, ils passaient la nuit dans des châteaux hospitaliers ou dans des auberges plus ou moins confortables. Après la dangereuse traversée des Alpes, Dom Vaussin arriva le 27 octobre à Turin où il fut cordialement reçu par la Maison de Savoie. En traversant Pavie, Parme et Modène, les voyageurs arrivèrent le 4 novembre à Bologne où ils se reposèrent et admirèrent les célèbres sanctuaires et les églises de la ville. Ensuite, par Imola et Faenza, ils passèrent la nuit à Rimini. Après une ennuyeuse traversée des Apennins, ils séjournèrent le 15 novembre à Terni. En approchant de Rome, ils passèrent la nuit à Civita Castellana et le 17, ils arrivèrent à Castelnuovo.

Texte de Nicolas Cotheret qui reprend en le résumant les notes de voyage.

Étant hors de la ville, dom François Payet prieur de Bonnevaux en Dauphiné se présenta à dom Vaussin qui le renvoya sur ses pas chercher ce qui lui était nécessaire pour le voyage de Rome, lui ordonnant de venir le joindre le lendemain 20 à la couchée au Pont-de-Beauvoisin. (f. 358v) Le 21, ils furent dîner à Aiguebelle où dom Vaussin fit marché pour se faire porter, moyennant deux pistoles, pour monter et descendre la haute et rapide montagne de ce lieu [2]. Ce n’était pas trop payer la fatigue que dut causer un si pesant fardeau. Les autres montèrent et descendirent comme ils purent, tantôt à pied, tantôt à cheval. La litière même fut portée par les hommes aux frais cependant du voiturier, ainsi qu’on en était convenu avec lui à Lyon, et ce jour ils furent coucher à Chambéry.

Le 22, ils arrivèrent pour dîner à l’abbaye du Betton [3] où sont des religieuses de l’Ordre de Cîteaux. Le baron de Somont [4] y vint joindre dom Vaussin qu’il voulut absolument accompagner jusqu’à Turin. Le lendemain 23 on fut dîner au bourg de La Chambre où se rencontrèrent les évêques d’Évreux et de Soissons qui allaient aussi à Rome solliciter la canonisation du bienheureux François de Sales et tous furent coucher à Saint-Jean de Maurienne où l’évêque donna à manger à ses deux confrères et à dom Vaussin et les coucha tous trois dans son palais épiscopal. Ils traversèrent (f. 359) ce jour-là plusieurs fois la rivière d’Isère [5]  et descendirent dans la vallée par de très dangereux chemins, pratiqués dans les montagnes où on ne trouve que des précipices et des rochers à perte de vue.

Le 24, ils furent dîner au petit bourg de Saint-André où ils rencontrèrent l’évêque de Béziers retournant de Florence où il avait accompagné la princesse, fille aînée du second lit de Gaston de France, mariée au fils aîné du grand duc de Toscane. La couchée fut au bourg de Bramans.

Le lendemain 25, ils arrivèrent à Lanslebourg pour dîner, ce lieu est au pied du Mont-Cenis. Dom Vaussin se fit porter par huit hommes à la montée et à la descente de cette rude et haute montagne, moyennant cinq pistoles, au-dessus de laquelle ils trouvèrent une plaine de près d’une lieue, ce fut là qu’ils trouvèrent le nouvel évêque de Genève qui venait de se faire sacrer et retournait à Annecy. Ensuite ils descendirent le Mont-Cenis et couchèrent à [l’abbaye de] La Novalèse d’où ils furent dîner le 26 au bourg de Beausoleil et coucher à Saint-Ambroise.

(F. 359v) Après être sortis le 27 de Rivaves où est la maison de plaisance du duc de Savoie, et étant à deux lieues de Turin, arriva un carrosse à 6 chevaux du prince de Carignan dans lequel dom Vaussin monta et entra à la ville.

Leurs Altesses royales lui ayant donné audience le 28, il alla le même jour à celle du prince de Carignan pour le remercier de l’honneur qu’il lui avait fait, lequel quoique sourd et muet répondit à son compliment et exprima ses pensées d’une manière intelligible.

Madame Royale lui envoya un carrosse le lendemain 29 qui le conduisit au Pô sur lequel lui et tout son monde s’embarquèrent dans un bateau que le général des Postes et voitures du Piémont leur avait fait préparer et furent coucher à Cazal d’où ils sortirent le lendemain dimanche 30, après la messe et furent coucher à Cautaloüa, mauvaise cassine où ils ne trouvèrent que des mauvais chaumes sur lesquels ils furent obligés, pour la plupart de passer toute la nuit à l’air.

Ils se rembarquèrent le 31 sur la même rivière et furent dîner à Pavie, après quoi ils montèrent dans leur bateau et furent coucher (f. 360) à Plaisance.

Le jour de la Toussaint, 1er novembre, le maître de l’auberge où ils logèrent leur loua un carrosse pour les mener à Bologne dans trois jours et demi, pour 3 pistoles. Ils partirent de Plaisance après midi et furent coucher au village de la Parala, mauvais gîte où dom Vaussin se trouva très indisposé tant à cause des cahots violents qu’il avait souffert dans la voiture mal suspendue que par la mauvaise qualité des vins du pays qui sont d’une douceur fastidieuse.

Ils partirent de ce mauvais gîte le 2 et arrivèrent à Parme pour dîner d’où ils furent coucher à Reggio et le lendemain 3, ils furent dîner à Modène où ils restèrent tout le jour.

Le 4, ils arrivèrent à Bologne où ils passèrent encore tout le jour, ils eurent le temps d’admirer une partie des curiosités de cette belle ville, surtout l’église des Dominicains, dont les chaises du choeur sont de pièces rapportées de divers bois qui sans aucune peinture, représentent toutes sortes de couleurs et de figures, ce qui surprit si fort l’empereur Charles V qui ne s’en rapportant pas à ses yeux il voulut se convaincre de ce qu’il voyait par un coup (f. 306v) de son épée qu’il donna sur le bois et dont l’incision se voyait encore et qu’exprès on n’avait pas voulu réparer. C’est dans cette église que repose de corps de saint Dominique, de même que celui de sainte Catherine de Bologne dans celle des religieuses de sainte Claire qu’ils virent dans ses habits religieux assise sur un autel dans une posture aussi naturelle que si elle eût été en vie, avec cette différence cependant que les chaires qui paraissaient étaient un peu noires.

Avant que de sortir de cette ville, ils firent marché avec un voiturier qui s’engagea, moyennant 15 pistoles, à leur fournir un carrosse qui les rendraient à Rome dans 15 jours par Lorette et partirent à cet effet le 5, mais cette voiture fatigua tellement dom Vaussin qu’il fut obligé de la quitter et de renvoyer chercher une litière à Bologne qui ne vint le joindre que le lendemain 6 à Castel-Saint-Pierre, d’où ils furent couchés à Imola où ils trouvèrent un carrosse mieux suspendu que celui qu’ils avaient prit à Bologne. On leur dit qu’entre plusieurs corps saints qui reposaient dans l’église cathédrale d’Imola, celui de saint Pierre Chrysologue (f. 361) archevêque de Ravenne était du nombre.

Le 7, ils furent dîner à Faenza où il y a l’abbaye de Regina Angelorum de l’Ordre de Cîteaux, le frère de dom Vaussin, dom Destrichy et dom Payet eurent la curiosité d’aller voir ce monastère. Sitôt que l’abbé eut appris d’eux que l’abbé de Cîteaux était à la ville, il partit accompagné de plusieurs religieux et furent rendre leurs devoirs à dom Vaussin qu’ils invitèrent à dîner chez eux, dont il les remercia, s’étant contenté d’aller voir cette abbaye, dans l’église de laquelle est le corps de saint Pierre Damien. Après, l’abbé reconduisit avec le même cortège dom Vaussin à son auberge qu’il ne voulut jamais quitter qu’il ne fût remonté dans sa litière, lui laissant un de ses religieux pour le servir en chemin et furent coucher à Forlimpopoli.

Le 8, ils arrivèrent à Savigniano pour dîner et furent coucher à Rimini où on leur fit voir dans la place du marché une pierre sur laquelle on lit en quel endroit César harangua ses troupes après avoir passé le Rubicon. L’auteur de l’Itinéraire que nous copions, remarque que c’est dans cette ville que se tint le fameux concile qui a occasionné un saint (f.361v) docteur à dire que le monde entier s’étonna et gémit de se trouver arien.

Le 9, ils allèrent dîner à Cattolica et coucher à Fano situé à droite du mont Appenium et à la gauche du rivage de la mer qu’il cotoyèrent le lendemain 10 pendant toute la matinée et furent dîner à Caza-Brugiata, village proche lequel est l’abbaye de Clairvalin Castaniola de l’Ordre de Cîteaux dont le prieur, en l’absence de son abbé qui était malade dans une ville voisine, envoya supplier dom Vaussin à son passage, de la part de ses religieux, de leur faire l’honneur de venir visiter leur monastère dans lequel il disposait toutes choses pour le recevoir. Mais il ne jugea pas à propos d’y aller, ni de se détourner du chemin qui était très fâcheux à cause des pluies, cependant il envoya en cette maison le religieux de celle de Regina Angelorum qui l’avait accompagné jusque là, pour y demeurer en attendant une commodité pour s’en retourner à Fayence. Ils furent ce jour-là coucher à Ancône.

Le lendemain, 11, jour de saint Martin, ils arrivèrent à Lorette et ce même jour (f. 362) dom Vaussin observa et fit observer à tout son monde un jeûne très exact en l’honneur de la Vierge. Les RRPP Jésuites les obligèrent tous à loger chez eux, ils laissèrent pourtant leur équipage à l’auberge où ils étaient descendus.

Le 12, tous dirent la sainte messe dans la chapelle appelée la sainte Chambre de Notre Dame, toute leur suite y fit ses dévotions et partirent ce même jour après dîner, pour aller coucher à Macerata d’où ils sortirent le lendemain 13 grand matin, et furent dîner à Tolentino et puis coucher au bourg de Muccia.

Ils dînèrent le 14 au bourg de Casanova et couchèrent à celui de Trevi, d’où ils sortirent le 15 grand matin pour aller dîner à l’Hosteria de Santo Antonio et coucher à Terni où ils arrivèrent par de fâcheux chemins pratiqués dans les montagnes.

De Terni ils furent dîner le 16 à Utricoli après avoir passé au sortir de Narni par des précipices aussi affreux que ceux qu’ils avaient trouvés dans la Savoie, avec cette différence pourtant que les anciens Romains par leurs travaux avaient rendus (f.362v) les chemins plus larges que n’étaient ceux des autres. D’Utricoli ils arrivèrent à coucher à Civita Castellana d’où ils sortirent le 17 pour aller dîner à Castelnovo.

Ce fut en cet endroit que dom Magloirez, religieux de l’abbaye de Bonneval en Rouergue et procureur général de l’Ordre de Cîteaux en cour de Rome vint à la rencontre de dom Vaussin et lui rendit ses devoirs.
Ils en sortirent après dîner et ne firent pas beaucoup de chemin sans découvrir la ville de Rome et surtout le dôme de saint Pierre. A la première poste qui est à une poste de la ville se trouvèrent deux carrosses à six chevaux dont l’un fut envoyé par le cardinal François Barberin qui faisait les fonctions de doyen du Sacré Collège et l’autre par le cardinal Omodei. Dom Vaussin monta dans le premier avec l’abbé de Sanctis, le procureur général de Sainte-Geneviève et celui de la congrégation de Lombardie de l’Ordre de Cîteaux (f. 363) qui étaient venus avec dom Magloire qui entra dans l’autre carrosse avec le Père Vaussin jésuite et les autres.

La suite dans Analecta cisterciensia, 1984, p. 215.

 


Notes


[1] - Voir une copie du carnet de voyage vraiment long de dom Vaussin dans la Bibliothèque Municipale de Dijon, ms 2683 (Allemagne, par François du Chemin en 1654) et ms 2684 (Italie, en 1661), tous les deux comprennent en tout 934 pages. [Note de Louis J. Lekaï, page 214]

[2] - Le passage des Échelles. Les voyageurs empruntent la route ordinaire entre Lyon et Turin. Le TGV au 3ème millénaire a toujours les mêmes obstacles à franchir. [Note 2010]

[3] - Abbaye fondée vers 1150, par saint Pierre de Tarentaise, fondateur et premier abbé de Tamié puis archevêque de Tarentaise. Cette abbaye se trouve à une vingtaine de km de Tamié, dans la vallée du Gelon qui débouche vers le confluent de l’Arc et de l’Isère.

[4] - Dom Jean-Antoine de la Forest de Somont, abbé de Tamié de 1659-1701. Il avait été nommé par le duc de Savoie résident à Turin. L’abbé de Tamié devait fréquemment se rendre en Italie pour des questions administratives, puisque la Savoie dépendait du gouvernement de Turin.

[5] - En réalité l’Isère coule en Tarentaise, pour la Maurienne c’est l’Arc. [Note 2010]

 


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